
J’avais absorbé une avalanche céleste…
Je découvrais la néphélomancie au détour des regards portés un peu plus loin, accrochés un peu plus haut que ce sur qui ou sur quoi ils ont coutume de se poser.
La néphélomancie, cet art divinatoire consistant à examiner la forme des nuages, m’était alors une discipline étrangère, au point de méconsidérer les présages vaporeux et liquides de la nature jusqu’à n’en extraire que leur apparente beauté.
Je me trouvais déraciné, ce soir là, attendant quelque passage astral sur le rebord d’une falaise qu’effrangeait une écume pas tout à fait noire. Je croyais avoir perdu l’essentiel de ce qui fait qu’un homme puisse être heureux ; l’espoir s’était éteint comme savent mourir les bougies, au matin, peut-être par clairvoyance, pour laisser place à de plus fortes lueurs. Malgré tout, je n’avais plus l’impudence de me savoir désespéré. Je soupesais au fléau des consciences les temps décousus qui me resteraient à m’exiler de toutes attentes.
Le firmament léchait mes prunelles paralysées par le débordement des visions. Je voyais, mais sans voir, comme d’autres mangent sans faim ou font l’amour à des corps dont l’âme est obsolète. Je voyais sans savoir, comme d’autres parviennent à satiété et poursuivent leur étrange boulimie au-delà du malaise, ou s’avilissent dans une sexualité dont la noblesse n’a d’égal que le pathos qui entache un plaisir infatigable et vain.
Il fallut que mes paupières sertissent le zénith étroitement lié à mon discernement exigu. Des tableaux philistins aux couleurs dépassées par le cadre intempérant de ma métamorphose semblaient prendre feu et de pâles débauches d’arcs-en-cieux aux bistres gradations noyaient d’aveuglement mes antiques phantasmes. Je n’étais plus tout à fait moi-même, sans être jamais parvenu à me concevoir comme tout à fait un autre…
Mes yeux étaient cerclés par les nimbes obscurs,
Outres évaporées, charnures d’éléphants,
Et soudain prisonnier d’une ambiance insécure,
Je tremblais comme quand je n’étais qu’un enfant
Et qu’observant bouger l’or de mes propres ombres,
J’imaginais surgir la mort et son passeur,
Tandis qu’entre les murs aux visages sans nombre
Ma crainte se clouait aux fils de la noirceur.
Je ne percevais plus les nuages, mais tout ce qui se cachait derrière eux ou, plus exactement, tout se qui se camouflait en leur sang. L’armature des prophéties nébulées s’offrait à nos contemplations inexpertes et molles car – et le vieil adage l’annonce – les reflets de l’évidence sont d’une transparence si claire, et le crible de nos jugements est si grossier, que nous sommes incapables de caresser la peau de la vérité qui, depuis toujours, circule dans la moelle de nos veines.
Chaque nuage devenait un livre ouvert sur des futurs sensés n’être que songes. Chaque nuage était une page de plus se greffant au recueil du Vivant qui – et je l’avais déchiffré à la jointure du minuit – devrait s’achever un jour, lorsque le soleil ne viendrait plus boire nos lacs et nos larmes, et quand les vents, trop essoufflés, n’iraient plus soulever les poussières de nos âmes séniles, ainsi que les grains de sable devenus trop pesants. Parce que tous les lendemains étaient contenus dans les nuages et parce que je devenais le gardien d’une langue oubliée, je ne pouvais plus baisser la tête ou soutenir les regards horizontaux de mes semblables habitués à fouler le destin d’un battement de cil…
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